Mon virage à cent quatre vingts degrés n'enchante pas la despote. Pas du tout, même. Elle
fait ce qu'elle peut pour garder son masque de mère parfaite, ouverte, compréhensive. Mais ça sonne faux.
« Tu es faite pour créer. »
« Je te vois bien dans ça, ou dans ça. »
Ça étant évidemment des métiers créatifs, tout ça. Avec en option, un milieu de rapaces.
Genre puisque ma progéniture a raté sa vocation de chercheur toute tracée, au moins, elle fera un métier extraordinaire. Après tout, elle est faite pour ça. Je le sais depuis que je lui ai fait
passer des tests de QI pour lui faire sauter son CP.
Ben nan.
Je veux pas être extraordinaire. Je veux être utile, bordel. Je veux bosser avec des vrais gens. Pas des rapaces.
Il paraît que ce que je vise n'est pas assez bien pour moi. Que je vais gâcher mes talents, tout ça.
Elle ne sait pas qui je suis. Elle m'a faite mais ne me connait pas.
Elle ne sait pas qui je suis et ce que j'ai envie d'être.
Je veux surtout être moi.
Il y a des choses contre lesquelles on ne peut rien. Il y a des choses qu'on ne changera pas. Ça sert à rien de verser des larmes pour ces choses-là. Il y a tellement d'autres prétextes pour
pleurer.
J'ai l'impression d'être creuse. Creusée.
Et lasse.
Je devrais dormir.
J'ai peur.
De m'endormir. J'ai peur d'ouvrir la porte. De laisser s'échapper tout ce que je m'efforce d'enfouir.
Je ne pense à rien de précis. Mais je pense à lui. Je fais en sorte de ne pas me focaliser sur des détails. Pour éviter que ça me torde l'estomac. Comme on essore une serpillère. Je ne pleurerai
plus. C'est terminé, je le sais. Je craquerai dans quelques mois. Quand je ne m'y attendrai plus. Je me connais. Je sais comment je fonctionne.
C'est le temps du ménage. Le temps d'archiver mes souvenirs dans des boites. Pour les retrouver. Au détour d'une pensée. Pour les préserver.
J'imaginais pas que ça finirait comme ça. J'imaginais quelque chose de plus théâtral. Avec du sang et des larmes. Sauf que. Non.
On s'est quitté d'un commun accord, [il] était plus d'accord que moi.
En fait, j'imaginais tout simplement pas que ça finirait.
Faut croire que j'avais fini par intégrer ce qu'ils affirmaient tous.
Du flan.
Tout à une fin.
Je n'arrive pas à y croire. A me dire que c'est vraiment terminé. J'ai envie de l'appeler et de lui demander de m'aimer. Pathétique. Aime-moi, bordel. Aime-moi. Ou fais semblant. Mais reviens. Je
n'ai pas envie que ça se termine.
Tout ce que je réussis à faire, c'est vider mon compte en banque. Quand il faudra rembourser le CROUS, ce sera vraiment catastrophique. En attendant, je creuse mon découvert. Tant que je peux
encore. Ben oui, ce sac était absolument indispensable. Exactement ce qu'il me fallait. Ce pendentif aussi. Oh regarde, y'a des soldes. Quoi comment ça, j'ai assez de maquillage ? On n'a
jamais assez de maquillage, enfin. Pfff. Et comment ça, j'ai tout ce qu'il me faut ? La preuve que non : je n'ai pas d'eyeliner crème. Ah ah. Et puis du thé. Parce que j'avais la flemme d'aller
jusqu'à la boutique. Parce que je voulais celui-là et pas un autre. Et puis de la lingerie. Et puis un porte-clefs Cheshire Cat. Qui fait bien quatre fois la taille des clefs. Qui
prendra toute la place dans mon sac. Mais qui m'évitera de trépigner devant ma porte parce que je retrouve pas mes clefs. Forcément une peluche à rayures roses et à tête violette peut
difficilement passer inaperçue. Mais surtout, j'ai une furieuse envie de kidnapper Marc Jacobs et de transformer le dressing en atelier clandestin (en fait je dis dressing pour me la péter grave,
alors que c'est rien d'autre qu'un placard dans lequel Coloc' a foutu ses vêtements, et que j'ai petit à petit envahi avec les miens).
Bref, que des choses essentielles à ma survie.
Et encore, ça doit bien faire huit heures que j'essaye de me raisonner pour ne pas dévaliser le site de Lush. Ben nan, utiliser mes
pattes pour aller jusqu'à la boutique c'est même pas envisageable. C'est beaucoup trop loin. Et puis un shampooing qui répond au nom de Rehab (ouais, chez Lush, les shampooings répondent), c'est exactement ce qu'il me faut. Pour me remettre les idées en places. Et puis t'es gentil, le savon d'Alep
c'est bien beau, mais ça n'a rien de jouissif. Mes narines aussi ont le droit de jouir sous la douche. Surtout quand je suis enrhumée.
Putain.
Météo intérieure : Atmosphère lourde
Dans les oreilles : Cat Power - No Sense
Sous les yeux : Manquerait plus que je l'avoue
Par Zizanie
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Publié dans : Soliloques
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